domingo, janeiro 25, 2015

LE PETIT SOLDAT NE REVIENDRA PAS

Como prometi a alguns leitores, deixo aqui um capítulo de Mozambique pour que ma mère se souvienne na tradução exemplar de Laure Collet. Reflexões da escritora e historiadora que sou sobre as memórias que a menina que fui guardou de uma vida quotidiana em tempos e cenários de guerra e paz. Quando rotinas, alegrias e perplexidades se cruzavam com a morte omnipresente, como se vivêssemos em vários patamares da realidade. As colunas militares que iam e vinham dos matos da guerra, as populações locais, nós - os que vinhamos da 'metrópole' - e as várias raças e etnias presentes na mesma paisagem soberba, inesquecível e, por vezes, quase irrespirável.
Porque é que as coisas se passavam assim?


 
 
Chegada de tropas a Lourenço Marques, actual Maputo



 

Jusqu’à quel point la mort conditionne notre vie ? Jusqu’à quel point ce décor de guerre omniprésent dans nos jours et nos nuits déterminait nos quotidiens ? Je n’ai pas la réponse. Mais je me souviens encore qu’on voyait constamment passer dans les rues de Vila Cabral et de Tete des véhicules militaires qui se mélangeaient tranquillement à la circulation civile, car c’était de là-bas que partaient et revenaient régulièrement des colones qui faisaient l’aller-retour entre la ville et l’immensité de la forêt où les attaques de la guérilla étaient en pleine recrudescence, un cauchemar dont personne n’entrevoyait la fin. Mais nous ne savions que peu de choses de ces quotidiens brutaux, à moins que nos amis militaires ne partagent avec nous ce qu’ils avaient vu de cet enfer, ce qu’ils ne faisaient que très rarement.

Le Notícias de Lourenço Marquês, le journal le plus lu au Mozambique, se pencherait plus en profondeur sur ces questions, en donnant la parole aux soldats portugais. Jusqu’en 1967-68, le sujet était abordé de manière soit excessivement discrète soit exagérément apologique. À grand renfort d’emphase, on décrivait les arrivées et les départs des contingents militaires (à ou de la « Mère patrie ») et les défilés dans les rues de Lourenço Marquês, avec leur point d’orgue en plein centre-ville, sur la place Mouzinho de Albuquerque, où les « élégants, droits, et valeureux soldats qui venaient d’arriver » affirmaient comme un seul homme « épaule contre épaule, comme nous tous, que cette terre est en vérité, aujourd’hui et pour toujours, la terre de Portugal ».[1]

Que personne ne se fasse d’illusion : au-delà de la tournure excessive des phrases, une majorité écrasante d’entre nous, dont je faisais partie, ressentait et pensait la même chose, que ce soit avec ces mots ou n’importe quels autres. Nous suivions avec émotion et délice les nouvelles sur les saisies d’armes de la guérilla, et la destruction d’une de leurs bases ; la reddition « en masse » des populations autochtones, qui se livraient à nos hommes, réclamant leur protection contre les « bandits » ; et les désertions de noms qui sonnaient si bien, comme Lazaro Kavandame,[2] parmi les chefs traditionnels makondes les plus éminents, et plus tard Urias Simango,[3] successeur direct d’Eduardo Mondlane, qui s’était éloigné du triumvirat de la Frelimo, qui comptait également Marcelino dos Santos et Samora Machel, déclarant ouvertement sa dissidence avec les deux hommes ; ou encore sur les guérilleros auréolés de gloire, qui venaient se rendre aux autorités portugaises, en racontant des histoires sur le « sectarisme, le tribalisme, et le régionalisme » de la Frelimo ; les purges internes du mouvement ; les prisons regroupées en Tanzanie ; et les inombrables pertes humaines, comme celle de Sivério Nungu, dont certains, comme Simango, affirmaient qu’il avait en fait été assassiné. Et tant d’autres encore, jamais reconnues.    

Et à côté de ces reportages et de ces entretiens de première page, il y avait les nouvelles extrêmement discrètes, concernant les décès quotidiens, au combat et au service de la patrie, dans un petit encart sans photo, où l’on ne trouvait pratiquement que le nom de ces héros inconnus, qui ne reverraient donc jamais leurs terres métropolitaines « de l’autre côté de l’océan ».

La guerre se jouait sur trois fronts, et la Frelimo dominait les régions de Cabo Delgado, Niassa, et Tete, lorsque Guilherme de Melo, écrivain primé, poète, journaliste, et secrétaire général du Notícias, a été envoyé sur le terrain, dans les zones de conflit. Ses reportages, illustrés par les images du magnifique photographe Carlos Alberto Viera, ont été quotidiennement publiés entre avril et mai 1968, sous le titre générique de « Ao Norte – Guerra e Paz ».[4] Cette initiative s’est avérée être un succès, et le journal a dû augmenter ses tirages. En fin de compte, et autant que la guerre le permettait, la population qui avait accès à la presse était désormais confrontée aux retables de la vie de l’armée portugaise dans la solitude insomniaque des forêts imprenables.

Avec les mots de ce journaliste, peut-être arrivions-nous à sous-entendre des critiques voilées à l’encontre des développements de cette guerre qui faisait rage depuis quatre ans déjà. Mais ceux que le journaliste censurait ouvertement, c’était surtout les stratèges de café qui, dans le confort douillet des villes et de leurs oisives conversations de fin d’après-midi, formulaient des analyses méprisantes sur l’inefficacité des soldats, soutenant que la guerre aurait du mal à continuer sur une si bonne lancée même avec des « terroristes » si « stupides » et « mal préparés » puisque nos troupes ne faisaient rien, s’occupant seulement de faire passer leurs heures de service dans les meilleures conditions et le plus rapidement possible, afin d’avoir la chance de « retrouver leur terre natale».

Guilherme de Melo leur répondait en décrivant les battues dans la forêt, entre pistes et fourrés, bourbiers et nuages de poussière, au gré d’une pluie qui tombait sans répit, ou d’un sol qui brûlait sans trêve, au fur et à mesure que ces hommes retiraient les mines, défaisaient les pièges, et subissaient des attaques. Il nous a parlé de groupes de fusiliers, de commandos, de chasseurs, et de parachutistes, qui arpentaient la forêt lors d’opérations de cinq, dix, douze, ou quinze jours, au cours desquels ils ne se nourrissaient que de rations de combat, de pain dur comme de la pierre, et ne buvaient que l’eau des flaques et de petites rivières ou s’abreuvaient, dans un délire assoiffé, directement dans les bourbiers. Le journaliste et le photographe nous ont fait vivre des nuits entre les herbes hautes ou les herbes sèches, avec le sol pour plancher et le ciel pour toit, dans un repos toujours bref et agité, interrompu dès le lever du jour, qu’ils occupaient inlassablement à l’ouverture de pistes, la construction de pont, ou le démantèlement de bases.
 
Luís Guimarães (esquerda) e Anselmo Oliveira em Cabo Delgado
 
Comme des coups de poing, les mots du journaliste ont toumenté l’indolente placidité tropicale des villes et éveillé une conscience tardive, mais évidemment diffuse et partielle concernant le revers de la médaille, soulevant la pointe du voile sur ce qui se passait en réalité, et saupoudrant toutefois son texte d’un optimisme et d’une conviction inébranlable en une victoire finale, à laquelle Guilhermo de Melo lui-même avouerait plus tard avoir été très loin de souscrire.[5]

La conscience collective a finalement accepté de prendre en compte ce « sacrifice tremblant » que l’on exigeait des « valeureux » soldats qui versaient leur sang « pour la patrie » et qui étaient encore à cette époque passablement méprisés, notamment par les citadins. Mais l’optimisme était général. En 1968, une simple chaise avait réalisé l’inimaginable : mettre à terre un dictateur, dans une chute lourde de conséquences, puisque Salazar avait laissé sa place à Marcello Caetano, ce qui présageait du printemps du régime, même si le Vieux s’accrochait fermement à la vie, ce dont nous étions tenus au courant par les bulletins de santé publiés chaque jour en première page des journaux. Comme si « l’amélioration de son état de santé » ou les « degrés de sa température », ses battements cardiaques, ou sa tension artérielle intéressaient véritablement quelqu’un, on nous les détaillait avec la plus grande minutie, jour après jour. Je ne me souviens pas, d’ailleurs, d’une quelconque émotion face à la possibilité de la mort de Salazar. Mais je me souviens qu’entre de petits rires discrets, on pouvait entendre des commentaires du genre : « il est tellement mauvais que même la mort n’en veut pas », ainsi qu’une pluie diluvienne d’anecdotes sur ses prochaines rencontres dans l’au-delà.

De manière générale, nous avions tous envie de changement. Duquel ? Marcello Caetano le résumait dans un slogan exemplaire : le « changement dans la continuité » ; ce qui dans le cas des provinces d’outremer annonçait finalement une diminution de l’intervention de la métropole, chose que la pression internationale sur le Portugal exigeait depuis des années, ainsi que l’engagement en conséquence pour la création de cadres locaux auxquels le pouvoir pourrait être remis, « sans tomber entre les mains d’extrémistes » (Blancs ségrégationnistes ou porte-paroles de mouvements subversifs dont l’objectif était d’expulser les populations blanches d’Afrique). En outre, le nouveau chef du gouvernement promettait le maintien des territoires d’outre-mer, et donc la continuation de la guerre en Afrique, puisque la patrie était et resterait, un corps élargi, agrandi qui d’Europe s’étendait du Minho jusqu’au Timor, obligeant les Portugais à sa préservation ; et c’était bien le désir d’une majorité d’entre nous. On n’imaginait même pas qu’une formidable onde de choc se rapprochait de notre tranquille existence à vitesse grand V, pour changer l’axe de ce monde de manière si radicale qu’il ne serait plus jamais le même. 

Guinée, Angola, Mozambique, Portugal : nous étions « un seul peuple », nous formions « une seule nation avec un gouvernement unique ». On a rapidement commencé à introduire des changements dans le régime des colonies, que l’on désignait par « provinces d’outremer »[6] depuis 1946, dans un effort de consolidation de l’argument idéologique et national selon lequel tous ces territoires formaient le corps indissoluble de la nation. Mais ce n’est qu’à partir de 1967 ou 1968 que les entraves à l’arrivée des colons ont été rapidement levées ; l’opération a même été encouragé par tous les moyens, avec des mesures élaborées par des théoriciens dans de lointains cabinets, qui ne connaissaient pas le terrain, qui n’avaient pas la moindre idée des moyens humains nécessaires, et qui ne disposaient pas non plus de la vision politique adéquate face à ce genre de conditions. Finalement, on admettait qu’il fallait que l’on «fonctionne vite et mieux », comme le Secrétaire d’État à l’Industrie l’affirmait, soutenant enfin le besoin urgent d’une réforme administrative de fond.

C’est ainsi que le Terreiro do Paço de Lisbonne a pris conscience d’une évidence flagrante : «le peuplement est le plus grand ennemi du terrorisme ». On a alors commencé à établir de petits groupes de colons qui croissaient jour après jour, dans l’immensité désertée du Nord, dans les districts du Niassa et de Cabo Delgado ; sous le slogan de Salazar « l’épée à la main, la serpe dans l’autre », les soldats démobilisés ont été les premiers à arriver : le gouvernement leur offrait des terres agricoles, du bétail, de petites parcelles de terrain, et prenait même à sa charge le voyage des membres directs de leur famille, femme et enfants, pour qu’ils soient réunis dans leur nouveau chez eux. Mais cette installation était très, très difficile, même pour ceux qui échappaient ainsi à une vie économiquement très rude sur le territoire métropolitain, ne serait-ce que sous la pression de la guérilla.

L’initiative avait été mise en route en 1963, avec la création d’un nouveau noyau de population, Nova Madeira, dans le triangle agricole du plateau du Niassa, où à partir de 1969 on a commencé à planifier l’implantation de mille familles sur les six années à venir. Et des dizaines, des centaines de milliers de nouveaux colons pour Tete, Manica, et Sofala, dans le district de Cabo Delgado, dans une occupation qui donnerait lieu en conséquence au développement économique du territoire, sous la tutelle de la Junta Provincial de Povoamento, récemment créée. Comme si nous avions encore tout ce temps devant nous. Ce projet n’atteindrait jamais, même pas de loin, les résultats escomptés.

Le Dr. Baltazar Rebelo de Sousa était le nouveau gouverneur général du Mozambique depuis1968 ; il avait traversé le pays de pare en pare, à grand renfort de manifestations populaires en chemin, et avait déclaré à la fin de son périple que, partout, il avait retrouvé « la marque lusitanienne, imprégnée de paix, de tolérance, et d’amour ». À cette époque-là, nous attendions également avec beaucoup d’impatience la visite de Marcello Caetano en Angola et au Mozambique, pour renforcer tous ces liens, dans l’espoir également que le poids de la tutelle métropolitaine se réduise passablement, permettant ainsi le développement de la province, toujours si ceinturé et conditionné par les intérêts de Lisbonne.

Mais nous étions en train de gagner. Car n’était-il pas vrai que les populations soumises par la force des katanas et des armes russes, chinoises, et tchèques soutenaient de plus en plus à contrecœur les turras ? Et n’était-il pas vrai que ces derniers perdaient du terrain, chaque jour, partout au Mozambique ? Et n’était-il pas vrai que l’Afrique du Sud et la Rhodésie nous soutenaient et nous ont soutenu jusqu’au dernier moment, parce que toute la géopolitique du continent et la propre survie de leurs régimes dépendaient de notre présence ? Même les nouveaux présidents noirs des nouveaux pays africains étaient nos amis et nos alliés ! Et n’était-il pas vrai que les populations n’étaient séduites que par la force ou la tromperie, ou carrément contraintes à soutenir la guérilla ? Et que la Frelimo écrasait toute forme d’opposition de manière si dure que ses anciens partisans revenaient au Mozambique pour chercher refuge sous le drapeau colonial ? Et n’était-il pas vrai que le Mozambique était une mosaïque de peuples et de tribus constamment en guerre les uns avec les autres, qui n’avaient connu la paix que grâce à la présence portugaise ?

Nous y croyions dur comme fer. Et il y avait évidemment dans ces chimères un fond de vérité, des lacs de mensonges, et une bonne dose de désinformation.

La vie suivait son cours. Autant que je m’en souvienne, le plus grand scandale à avoir occupé notre imaginaire à la fin de l’année 1968, c’est l’annonce du mariage de Jacqueline, 39 ans, veuve du mythique président John F. Kennedy, assassiné à Dallas six ans plus tôt, avec un horrible « vieux », mais carrément riche, Onassis, qui avait conquis, entre autres, le cœur de la diva Maria Callas. Un sujet dont nous avons discuté sous tous les angles possibles. Mais comment une femme si belle, si jeune, et si chic, qui avait été l’épouse d’un président de conte de fées pouvait se livrer aux mains, aux bras de ce satyre grec ?»

 



[1] Notícias, Lourenço Marquês, 26/01/1968, p. 1.
[2] La bibliographie à ce sujet, et sous différents angles, est très vaste. Ce n’est pas ici l’endroit idéal pour tout exploiter, mais je mentionne, par exemple, « Lazaro Kavandame abandona a Frelimo, Notícias, 4/04/1969, Lourenço Marquês, p. 1 ; et en contrepoint, l’interview par Olívia Massango de Sérgio Vieira : « O grupo de Kavandame nao queria o II Congresso no interior de Mocambique », O País, 24/04/2012, http://opais.sapo.mz/index.php/entrevistas/76-entrevistas/19981-o-grupo-de-kavandame-nao-queria-o-ii-congresso-no-interior-de-mocambique.html (consulté le 20/01/2014).
[3] Notícias, Lourenço Marquês, 1/01/1970, pp. 1-4 ; “Grande entrevistacom neto de Lazaro Kavandame” sur Canal de Moçambique, http://macua.blogs.com/files/cmc_n178_netokavandame.pdf (consulté le 20/01/2014).
[4] « Au Nord – Guerre et Paix » (N.d.T.).
[5] Guilherme de Melo, “Por quem as cruzes alvejam...”, Notícias, Lourenço Marquês, 26/05/1968, pp. 1-4.
[6] Dénomination créée en Inde portugaise, correspondant à un très léger changement dans le régime de tutelle pour empêcher l’intégration de Goa, Daman, et Diu dans l’Union indienne, que Jawaharlal Nehru réclamait depuis l’indépendance.
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